L’austérité tue l’Europe

« Nous sommes confrontés à une théorie économique datant d’avant la grande dépression des années 1930. Comment l’UE peut-elle à ce point mésinterpréter les leçons de l’histoire et traiter avec mépris les enseignements de John Maynard Keynes ? » constate Jeff Madrick, dans cette tribune publiée par la New York Review of Books, où il passe en revue l’échec des politiques de rigueur menées en Grande Bretagne, en Irlande et en Espagne. En ignorant l’enseignement de Keynes, en imposant l’austérité en temps de crise, « les décideurs européens ne vont pas résoudre la crise financière mais l’aggraver, et des millions de personnes auront à en souffrir inutilement, » se désole-t-il.

Par Jeff Madrick, New York Review of Books, 6 janvier 2012

Le 31 janvier 2011, le Wall Street Journal titrait : « L’Espagne rate son objectif de réduction du déficit et décide de coupes budgétaires. » Des forces impitoyables, libérées par une piètre logique économique, sont à l’œuvre en ce début de nouvelle année. L’Union européenne est devenue la proie d’un cercle vicieux où l’augmentation de l’endettement conduit à des mesures d’austérité radicales, qui à leur tour affaiblissent davantage la conjoncture économique et donnent lieu à de nouvelles décisions de coupes dans les dépenses publiques – encore plus dommageables – et de relèvement des impôts. La crise de la dette européenne a commencé avec la Grèce, et l’économie du pays reste à ce jour la plus durement frappée de l’Union européenne. Mais cette crise s’est inexorablement étendue à l’Irlande, au Portugal, à l’Italie puis à l’Espagne, et elle menace même la France, et éventuellement, le Royaume-Uni. Cela n’aurait pas du être le cas. Nous aurons rarement vu un exemple aussi frappant des conséquences de la mise en œuvre de conceptions économiques aussi médiocres – et sans doute perverses.

La grave récession de 2009 qui a débuté aux Etats-Unis, puis s’est propagée à travers l’Europe, a ces deux dernières années mis en difficulté les budgets des pays européens les uns après les autres. Avec pour conséquence les pressions exercées par l’UE sur le Portugal, l’Irlande, l’Espagne et l’Italie pour diminuer les dépenses publiques et augmenter les impôts afin de réduire leurs déficits, s’ils voulaient être éligibles pour un renflouement. Tous l’ont fait. L’Irlande et le Portugal ont fortement réduit leurs dépenses et doivent encore le faire de plusieurs dizaines de milliards d’euros pour se conformer à ces exigences, tout comme la Grèce avait évidemment dû le faire.

Les partisans de l’austérité affirment que lorsque les Etats assainiront leurs finances le monde des affaires sera rassuré sur la stabilité des taux d’intérêt et que la croissance reviendra. Leur raisonnement a été encouragé par les marchés financiers, qui ont fait grimper les taux sur la dette grecque, puis rapidement sur celle du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie. Les acquéreurs de ces obligations ont exigé des rendements suffisamment élevés pour compenser le risque, au cas où ces nations ne seraient pas en mesure d’honorer leurs dettes.

Nous sommes confrontés à une théorie économique datant d’avant la grande dépression des années 1930. Comment l’UE peut-elle à ce point mésinterpréter les leçons de l’histoire et traiter avec mépris les enseignements de John Maynard Keynes, qui affirmait que lors des récessions les gouvernements devaient soutenir la croissance économique par leurs dépenses et les réductions d’impôt, et non faire l’inverse ? En pratique, décider de coupes budgétaires de grande ampleur ou augmenter les impôts, comme Keynes l’a montré, a pour effet de réduire la demande de biens et services au moment même où il serait au contraire nécessaire qu’elle augmente. La chute de leurs ventes aura pour effet de saper la confiance des entreprises bien plus que l’assainissement budgétaire ne pourrait la renforcer. En ignorant cela, les décideurs européens ne vont pas résoudre la crise financière mais l’aggraver, et des millions de personnes auront à en souffrir inutilement.

De fait, les politiques d’austérité n’ont produit aucun exemple de résultat positif en Europe depuis deux ans. Lorsque le gouvernement de David Cameron a imposé un premier train de coupes budgétaires en 2010, il totalement échoué à tenir ses promesses de relancer l’économie britannique. Bien au contraire, il a sans doute coupé l’élan d’une reprise naissante. Le chômage, tout comme le déficit rapporté au PIB, demeurent élevé. Certains observateurs pro-conservateurs que j’avais rencontrés à l’époque m’avaient assuré que l’équipe de Cameron, dirigé par George Osborne, le chancelier de l’Echiquier, faisait preuve de pragmatisme et saurait faire marche arrière sur l’austérité si elle ne produisait pas les résultats escomptés. Pourtant, fin 2011, alors que la croissance restait fondamentalement au point mort, l’équipe de Cameron a doublé la mise, en procédant à des coupes supplémentaires. Nous devons augmenter la dose de la même prescription, ont-ils affirmé à leurs concitoyens, dont un nombre record sont au chômage. La Grande-Bretagne est à un cheveu d’une nouvelle récession, seulement moins de deux ans après en être sortie.

De leur côté, les Espagnols ont démis en novembre un gouvernement socialiste autrefois populaire, en partie parce que son programme d’austérité avait échoué durant l’année précédente. Les socialistes avaient auparavant gouverné durant une phase de boom économique, et avaient même dégagé un excédent budgétaire. Mais avec la crise du logement et du secteur bancaire, les banques espagnoles ont dérapé. En réaction, les socialistes sont largement revenus sur leur politique de relance en 2010, en réduisant les dépenses et en augmentant les impôts, à hauteur d’environ 5% du PIB. La dette publique n’est pas très élevée en Espagne, et les taux d’intérêt n’ont pas augmenté comme ils l’ont fait en Italie. Mais la croissance économique est au point mort depuis que ces mesures ont été mises en œuvre, car la réduction des dépenses publiques a fragilisé la demande de biens et services, comme on pouvait s’y attendre. Avec un taux de chômage officiel atteignant aujourd’hui 21,5% en Espagne, les socialistes ont largement perdu les élections et, paradoxalement, les électeurs ont amené au pouvoir des conservateurs qui réclament plus d’austérité. En Espagne, la récession est désormais inévitable.

Et puis il y a l’Irlande. L’expérience récente de ce pays autrefois prospère devrait être extrêmement embarrassante pour tous ceux qui préconisent des politiques d’austérité. Durant six mois, au début de l’année dernière, le revenu national avait recommencé à croître après les deux ans d’effondrement dramatique qui ont suivi la crise financière propre au pays. Pour apaiser les investisseurs, l’Irlande a du garantir toutes les dettes qui que ses banques avaient souscrites de façon irresponsable, avant de faire faillite. Le pays a ensuite payé la facture en réduisant drastiquement ses dépenses sociales. Les dirigeants irlandais ont affirmé – avec une rigueur quasi religieuse – que cette douloureuse auto-discipline était nécessaire pour redresser l’économie. A la suite de quoi, les dirigeants du pays et ceux de l’Europe ont cru pouvoir saluer le bref rebond du pays en 2011, y voyant la preuve que cette politique était efficace. Mais, l’économie irlandaise a ensuite plongé – à un rythme jusque là inconnu – durant le troisième trimestre 2011. Sous les contraintes de l’austérité, la reprise économique s’est avérée n’être que passagère. Un nouveau plan de sauvetage pourrait s’avérer nécessaire.

Il ne sera pas aisé de sortir du bourbier créé par la crise financière – auquel vient maintenant s’ajouter la crise de la dette européenne – même si les bonnes mesures avaient été prises en temps utiles. Au moment où l’économie américaine a repris un peu de force, la récession dans les pays périphériques et éventuellement en Grande-Bretagne pourrait entraîner vers le bas la France et d’autres nations plus fortes, tout particulièrement en l’absence d’une politique cohérente qui ne soit pas celle de l’austérité.

Il existe pourtant une bien meilleure solution, ne nécessitant pas un éclatement de l’euro. L’Union monétaire – et peut-être l’ensemble de l’UE – devraient agir comme le ferait un pays unifié, prêts à reconnaître qu’ils doivent assumer la responsabilité des effets provoqués par des réductions importantes de dépenses sociales. Les Etats-Unis n’offrent pas un exemple marquant de politiques éclairées mais, à l’exemple de la Réserve fédérale qui garantit la dette du Trésor américain, la Banque Centrale Européenne devrait garantir les dettes des pays membres de l’Union. Elle pourrait ensuite organiser la restructuration de la dette de ces pays, les investisseurs privés devant alors assumer des pertes. Une zone euro financièrement unifiée devrait ensuite émettre des obligations pour lever les fonds permettant de rembourser les dettes, mais aussi de fournir un filet social aux populations des pays qui réduisent leurs dépenses consacrées aux programmes sociaux pour répondre à leurs autres engagements financiers. (C’est ce que font par exemple les États-Unis en octroyant à chaque État de l’Union des chèques destinés à financer la sécurité sociale et les allocations chômage.)

Cette politique pourrait être accompagnée par des demandes de réformes dans les pays comme la Grèce où les impôts doivent désormais être collectés de manière plus efficace et où il faut mettre un terme à des dépenses publiques anormalement élevées.

L’Allemagne dispose des moyens financiers pour mener cette opération de sauvetage. Mais elle bloque toute perspective d’union budgétaire qui permettrait d’agir comme une seule nation, avec compassion pour tous les citoyens la zone euro. Elle refuse également d’accepter une nouvelle relance budgétaire qui soit substantielle – dans la manière du bon vieux keynésianisme. Cela relève-t-il d’une nouvelle arrogance nationale ? J’espère que ce n’est pas le cas. Jusqu’ici, l’Allemagne bénéficie de la crise dans la mesure où les investisseurs achètent des obligations allemandes, considérées comme des refuges à l’abri de la tourmente. Mais en réalité, cette réticence à agir va bientôt affecter l’économie allemande. Avec les pertes essuyées sur les prêts de ses banques aux pays de la périphérie, ses marchés à l’exportation vont s’affaiblir. Les investisseurs qui se gavent aujourd’hui d’obligations allemandes, poussant ainsi leurs taux à la baisse, au moment où ceux-ci s’envolent en Italie, en Grèce, au Portugal et en Espagne, vont probablement cesser de le faire.

Les dirigeants européens doivent mettre un terme à leur obsession d’éliminer les déficits publics. Ils veulent maintenant les réduire dans chaque pays à moins de 0,5%. C’est une catastrophe. Qui se traduira par une croissance anémiée pour longtemps. Ils devraient au contraire utiliser ces déficits temporaires pour relancer la croissance. Rarement les décisions politiques auront été aussi mal fondées. Tôt ou tard, les citoyens de ces nations diront : ça suffit ! Ouvrant ainsi une période d’instabilité politique.


Publication originale NYRB, traduction Contre Info

PartagezShare on FacebookShare on Google+Tweet about this on TwitterShare on LinkedInEmail this to someone

Recevez mes Conseils